Conceptualiser les luttes autour de l’accaparement de l’eau

Capital a identifié l’eau comme une importante opportunité d’investissement rentable. Qu’il s’agisse de la privatisation des infrastructures publiques d’approvisionnement en eau, de l’expansion de l’industrie de l’eau en bouteille, de la construction de barrages pour la production d’énergie ou de l’expropriation gratuite de l’eau pour l’extraction minière ou l’agriculture à grande échelle, les capitaux privés se sont déversés dans l’eau en grande quantité. Et pourtant, l’eau est aussi un domaine où la résistance à l’exploitation capitaliste a été la plus réussie, comme en témoigne une vague de remunicipalisations des services d’eau à travers le monde (Kishimoto, Lobina et Petitjean 2015). Comment donner du sens à ces luttes contre la marchandisation de l’eau ? Dans notre récent article Accaparement de l’eau, accumulation capitaliste et résistance dans le Journal mondial du travailnous développons une approche conceptuelle-méthodologique de cette question.

L’objet de cet article est de réfléchir à la façon dont on peut conceptualiser les multiples types de luttes autour de l’eau. À travers un engagement matérialiste historique avec les théoriciens de la reproduction sociale, les interventions postcoloniales et l’écosocialisme, nous soutenons que la reproduction capitaliste dépend non seulement de l’exploitation du travail salarié, mais aussi de l’expropriation des natures et des personnes selon différentes formes d’oppression. En nous concentrant sur les processus historiques et les dynamiques entrelacées nécessaires à la reproduction capitaliste, nous révélons les relations internes de ces luttes entre elles et au capitalisme mondial.

Plus en détail, nous discutons d’abord d’une théorie du capitalisme qui intègre l’expropriation en cours en plus de l’exploitation comme clé de l’accumulation capitaliste. En d’autres termes, pour bien comprendre l’accumulation capitaliste, nous devons conceptualiser le capitalisme comme dépendant toujours de l’exploitation du travail salarié et de l’expropriation de la nature et des personnes. L’accumulation capitaliste est toujours basée sur l’exploitation-expropriation. Ainsi, dans un deuxième temps, nous conceptualisons comment le terrain de la lutte des classes (et donc des sujets en lutte) peut être élargi en comprenant que la reproduction capitaliste dépend de l’exploitation du travail salarié ainsi que des formes d’oppression genrées et raciales et de l’expropriation des biens bon marché. nature.

Troisièmement, nous discutons ensuite de la manière dont nous pouvons comparer méthodologiquement ces luttes et de ce qui est révélé lorsque ces diverses instances de luttes contre l’accaparement de l’eau sont liées les unes aux autres ainsi qu’à l’économie politique mondiale capitaliste au sens large. S’appuyant sur la méthode de comparaison incorporée (McMichael 1990), les luttes individuelles pour l’accaparement de l’eau ne sont pas comparées en tant qu’instances séparées et délimitées. Nous les comparons plutôt dans la manière dont ils se rapportent à l’économie politique mondiale globale, co-constituant l’un l’autre ainsi que le système mondial. Alors que ce dernier informe les luttes individuelles, le système global est donc lui aussi en train de se constituer et donc dans un processus constant de changement.

Enfin, en proposant un guide conceptuel et méthodologique d’approche relationnelle des luttes pour l’eau, on peut pointer le potentiel anti-systémique de ces luttes. Nous soutenons que la diversité des manifestants apparente dans les luttes contre l’accaparement de l’eau capture des formes de lutte de classe liées et médiatisées, où le terrain de la lutte de classe inclut l’ensemble de l’usine sociale. Dans les luttes contre la privatisation de l’eau en Europe, par exemple, l’une des principales contributions du mouvement italien de l’eau a été la conception de l’eau comme un bien commun, gouverné, apprécié et préservé conjointement pour les générations futures. C’est donc une manière d’organiser la gestion de l’eau qui dépasse la dichotomie privé/public. De même, si la résistance des peuples autochtones contre l’accaparement de l’eau et ici en particulier la construction d’oléoducs mettant en danger leur approvisionnement en eau est clairement dirigée contre l’accumulation capitaliste, elle porte aussi les germes d’une alternative au-delà du capitalisme. Les connaissances autochtones et les interventions postcoloniales affirment que des cosmologies alternatives ont toujours existé et continuent d’exister, allant à l’encontre des récits selon lesquels il n’y a pas d’alternative.

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