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Qu’est-ce qu’un tarif carbone et pourquoi l’UE l’impose-t-elle ?

Pierre Coster, Julian di Giovanni et Isabelle Méjean

L’Union européenne a été l’un des premiers à adopter des politiques carbone, avec l’introduction du système d’échange de quotas d’émission (ETS) en 2005. Ce système fixe un prix commun pour le carbone et s’applique aux secteurs manufacturiers les plus polluants. En augmentant le coût de la production à forte intensité d’émissions, le système incite les entreprises à réduire leur utilisation de combustibles fossiles. Cependant, comme nous le montrons dans un article complémentaire, l’impact de cette politique a été atténué par le fait que les entreprises dépendent davantage des importations à fortes émissions. Pour éliminer cette solution de contournement, l’UE étendra le SEQE aux importations en 2026, par le biais du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACB). Le CBAM imposera essentiellement des droits de douane sur les produits importés en fonction de leur teneur en carbone. Nos travaux récents fournissent une analyse quantitative de la manière dont l'ETS et le CBAM affectent les décisions de choix des entreprises en matière d'approvisionnement, ainsi que les changements qui en résultent dans les prix intérieurs et les émissions.

Un cadre quantitatif

Notre article complémentaire montrait que les entreprises françaises se sont adaptées au SEQE en augmentant leurs importations de produits réglementés par le SEQE en provenance de pays tiers. Nous mettons ici en évidence les résultats d’un modèle qui permet aux entreprises de choisir entre des intrants non réglementés et réglementés, en fonction des coûts relatifs de ces intrants. La distinction entre intrants non réglementés et réglementés permet d’imiter les deux régimes politiques du SEQE : (1) une taxe carbone sur tous les intrants produits par les secteurs réglementés dans les États membres du SEQE, et (2) le système ETS + CBAM, dans lequel les mêmes intrants importés de l’extérieur de l’UE sont également taxés. Ces simulations nous permettent ainsi d'étudier l'impact de l'ajout du CBAM sur les ajustements de la chaîne d'approvisionnement des entreprises selon les types d'intrants et les pays, ainsi que les changements qui en résultent dans les émissions et les prix auxquels les ménages français sont confrontés dans leur consommation de biens finaux.

Estimation du modèle

Avant d'exécuter les simulations de politiques basées sur un modèle, nous estimons plusieurs paramètres qui déterminent les décisions d'approvisionnement des entreprises françaises. Une statistique clé est le potentiel d'approvisionnement d'un pays, qui rend compte de l'avantage comparatif dont disposent les entreprises d'un autre pays dans la production d'un intrant par rapport à ceux produits par les entreprises françaises. Nous utilisons les données d'importation des entreprises françaises au niveau des produits pour estimer ces potentiels d'approvisionnement pour les données pré-ETS pour l'année 2004. Cette estimation fournit des résultats intuitifs : par exemple, les pays non membres de l'ETS comme la Russie et l'Australie et la Norvège, membre de l'ETS, qui sont tous de grands exportateurs de produits pétroliers et de matières premières à fortes émissions, ont un avantage comparatif dans la production de ces biens par rapport aux entreprises opérant en France. Le modèle estimé est capable de générer des données qui correspondent à la part des importations françaises de biens réglementés et non réglementés observée dans les données réelles.

Analyse des scénarios politiques

Dans le scénario du SEQE uniquement et en appliquant une taxe carbone qui correspond au prix du carbone sur le marché du SEQE, les émissions mondiales diminuent de 0,7 million de tonnes de CO.2mais au prix d'une hausse modeste du prix des produits manufacturés français (0,87 %). L’impact sur les émissions est faible en raison du fait que les entreprises françaises s’approvisionnent en intrants hors des pays réglementés – la fuite de carbone que nous avons documentée dans notre article complémentaire. En effet, le modèle reproduit 80 % des fuites de carbone estimées dans les données.

Lorsque nous étendons le système ETS aux produits importés, imitant ainsi le futur CBAM, la réduction mondiale des émissions est multipliée par sept tandis que le niveau des prix de fabrication double presque (1,42 %). La taxe combinée ETS + CBAM est bien plus puissante que l’ETS seul, dans la mesure où le CBAM élimine l’incitation à importer des biens réglementés. Les entreprises détournent leurs approvisionnements de pays comme la Russie et la Chine, qui se situent en dehors de la zone réglementée, vers des pays moins polluants, comme la France. Selon la simulation du modèle, la réduction des émissions qui en résulte a cependant un coût, car les prix auxquels les consommateurs français sont confrontés augmentent considérablement en raison du coût plus élevé des intrants.

Conclusion

Les résultats de nos deux articles soulignent l’importance de prendre en compte les impacts indirects de la politique carbone à travers les liens entre les chaînes d’approvisionnement. Les entreprises peuvent s’adapter sur plusieurs dimensions pour minimiser le coût des politiques carbone. Ces stratégies d’adaptation peuvent améliorer le bien-être en encourageant les investissements dans les technologies propres, mais elles peuvent également induire des effets indésirables de fuite de carbone lorsque les entreprises adaptent leur stratégie d’approvisionnement. Alors que les entreprises de notre modèle relocalisent leurs intrants réglementés localement dans le cadre de la politique ETS + CBAM, réduisant ainsi les émissions générées par la production française, la compétitivité internationale des entreprises est également réduite, ce qui entraîne une hausse des prix pour les ménages nationaux.

Pierre Coster est docteur en économie. étudiant à l'Université de Californie du Sud.

Photo : portrait de Julian Di Giovanni

Julian di Giovanni est conseiller en recherche économique au sein du groupe de recherche et de statistiques de la Banque fédérale de réserve de New York.

Isabelle Méjean est professeur d'économie à Sciences Po.

Comment citer cet article :
Pierre Coster, Julian di Giovanni et Isabelle Mejean, « Qu'est-ce qu'un tarif carbone et pourquoi l'UE l'impose-t-elle ? », Banque de réserve fédérale de New York Économie de Liberty Street7 janvier 2026, https://doi.org/10.59576/lse.20260107b
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