Les atouts de la politique étrangère du Maroc

La politique étrangère marocaine a suscité une attention particulière ces derniers mois au milieu des tensions accrues avec l’Union européenne, des pourparlers sur un nouveau rapprochement avec Israël et des positions plus fermes vis-à-vis de son implication dans le processus de paix libyen et de sa revendication sur le territoire contesté du Sahara occidental. . Certains soutiennent que la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté du Maroc sur ce dernier a enhardi ses décideurs, tandis que d’autres décrivent les récentes réorientations de Rabat comme « agressives ». Que se passe-t-il en effet avec la politique étrangère du royaume ?

Alors que les relations du Maroc avec ses partenaires traditionnels en Europe et avec les monarchies du Golfe se sont parfois tendues au cours de la dernière décennie, ses décideurs ont cherché à renforcer la position du royaume au niveau régional et international à travers trois stratégies visant à promouvoir ses intérêts diplomatiques, politiques, sécuritaires et économiques : diversifier les partenariats internationaux pour éviter de trop compter sur les partenaires traditionnels et d’accéder à leurs exigences ; attirer des investissements d’Asie et d’Europe en faisant du royaume une plaque tournante financière et commerciale africaine ; et positionner le pays en tant que partenaire de sécurité régionale, fournisseur de stabilité et médiateur en jouant un rôle impliqué dans le processus de paix en Libye et en normalisant partiellement les liens avec Israël. Quelles sont les implications de cette approche ?

Liens turbulents

Les années 2000 ont marqué le renforcement des relations entre le royaume et ses homologues du Golfe, qui ont longtemps été des partenaires traditionnels de Rabat, et qui lui apportent un soutien financier et un appui dans les enceintes régionales en échange d’une coopération sécuritaire. Cependant, entre 2017 et 2021, les liens étroits du Maroc avec le Qatar et sa position neutre lors du blocus saoudien et émirati contre ce dernier ont déclenché des tensions avec Riyad et Abou Dhabi. Bien que le Maroc ait officiellement refusé de prendre parti, il a sans doute favorisé le Qatar, en envoyant des fournitures au milieu des craintes de pénurie alimentaire et en maintenant la sécurité et les relations commerciales malgré les pressions des pays de blocus, qui ont adopté une rhétorique hostile à l’égard du Maroc, annulé les voyages prévus et rappelé les ambassadeurs.

Le royaume s’est également heurté à l’Europe – son plus grand partenaire commercial, investisseur et donateur – à plusieurs reprises au cours de la dernière décennie, y compris avec l’Espagne et l’Allemagne au sujet du Sahara occidental cette année. Malgré des liens économiques profonds et une relation particulièrement étroite avec la France, les décideurs marocains ont cherché à réduire l’influence de l’UE sur le royaume en tirant parti du rôle du pays dans le contrôle de la migration irrégulière vers l’Europe et en aidant des États européens comme la France et l’Espagne à déjouer les attaques terroristes sur leur sol.

Normalisation avec Israël : deux oiseaux, une pierre

Au-delà de sa signification symbolique, l’accord historique de l’État marocain avec Israël et les États-Unis a des implications sécuritaires, financières et diplomatiques importantes. En échange d’une normalisation partielle – pas totale –, les États-Unis ont reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental, ont promis 3 milliards de dollars d’investissements dans son secteur privé et ont accepté une vente d’armes de 1 milliard de dollars (en attendant l’approbation du Congrès). Une normalisation partielle pourrait également assurer à Israël des avantages majeurs en termes de commerce, d’investissement et de coopération dans des secteurs clés tels que le tourisme et la technologie.

Malgré un certain mécontentement intérieur et des critiques régionales, il y aura probablement un nouveau rapprochement entre le Maroc et Israël. En effet, le ministre marocain des Affaires étrangères a exprimé l’intention du royaume de pousser la relation le plus loin possible ; et le ministre israélien des Affaires étrangères a récemment annoncé qu’il se rendrait à Rabat à la mi-août. Les deux États ont signé un accord de cyberdéfense en juillet 2021 et devraient renforcer la sécurité et la coopération économique à terme. Tant que l’administration Biden ne revient pas sur la reconnaissance de son prédécesseur, Rabat n’a jusqu’à présent aucune raison de se retirer de l’accord. Cependant, il reste peu probable que le Maroc aille jusqu’à ouvrir une ambassade en Israël en raison de l’opinion nationale et régionale.

Investir en Afrique

Depuis 2016, le Maroc a intensifié sa présence économique et diplomatique en Afrique subsaharienne. Les entreprises marocaines ont renforcé leur coopération avec leurs homologues subsahariennes dans divers secteurs, notamment dans les télécommunications, les assurances, la banque et la fabrication. En effet, sur une période de dix ans (2008-2018), les échanges maroco-africains ont augmenté de 68% ; et en 2018, 85 % des investissements directs étrangers du royaume sont allés aux États subsahariens. En 2017, le royaume a rejoint l’Union africaine plus de trois décennies après avoir retiré son adhésion pour protester contre l’admission du Sahara occidental en tant qu’État membre indépendant.

L’implication du Maroc dans la région non seulement stimulera son économie et diversifiera sa base d’alliances, mais en fera également la porte d’entrée de l’Occident et de la Chine vers l’Afrique, ouvrant ainsi la porte à des accords commerciaux et à une coopération triangulaires. En fait, la coopération économique avec l’Afrique subsaharienne est étroitement liée à la volonté de Rabat de se rapprocher de la Chine au cours des cinq dernières années. La même année, le Maroc a rejoint l’Union africaine, la Bank of China a ouvert sa première succursale au Maroc, tandis que la Bank of Africa du Maroc a ouvert une succursale à Shanghai. Les décideurs marocains visent à faire de Casablanca une place financière majeure sur le continent, et les institutions financières chinoises cherchent à gérer leur activité sur les marchés africains à partir de là.

En raison de la proximité du Maroc avec l’Europe, la Chine cherche également à établir des usines dans le royaume pour fabriquer des produits pouvant être exportés vers l’Europe. En outre, des entreprises de construction chinoises ont été impliquées dans Tanger Med, un complexe portuaire industriel de 10 milliards de dollars en cours de construction dans le nord du Maroc et le plus grand port d’Afrique. Les relations du Maroc avec la Chine ont été fructueuses en grande partie parce que la Chine n’a pas cherché à intervenir dans les affaires intérieures du royaume, contrairement à l’Europe.

Le jeu de la médiation en Libye

Dans une autre démarche visant à renforcer la position internationale du pays, les décideurs marocains se sont concentrés sur le positionnement du royaume en tant que fournisseur et médiateur de la stabilité régionale, notamment en Libye. L’accord de Skhirat, qui a abouti à la reconnaissance internationale du Gouvernement d’entente nationale (GNA) comme seule autorité légitime de la Libye, a été signé au Maroc en 2015. Apparemment en référence à des processus internationaux comme la Conférence de Berlin, les décideurs marocains ont constamment promu l’inter- dialogue libyen, caractérisant leur position sur la Libye comme une position de neutralité active qui cherche à faciliter la communication entre toutes les parties libyennes.

Plus récemment, le président du Haut Conseil d’État libyen, Khaled al-Mishri, et la présidente de la Chambre des représentants (HoR), Aguila Saleh, se sont rencontrés au Maroc le mois dernier pour discuter de la question des postes institutionnels clés en Libye. Rabat a accueilli un total de quatre réunions entre factions rivales pour discuter des prochaines étapes du processus politique libyen l’année dernière, réunissant des représentants de la HoR et du Conseil suprême de l’État ainsi que des parlementaires des branches de Tripoli et Tobrouk de la HoR divisée. Au cours de l’été, les rencontres se sont multipliées entre les autorités libyennes et marocaines, nombre d’entre elles révélant qu’elles travaillaient sur une coopération sécuritaire renforcée, un potentiel partenariat militaire, des forums économiques bilatéraux et une coopération dans le domaine des énergies renouvelables.

Points à retenir et perspectives : une politique audacieuse ?

Il se peut que le récent soutien américain au Maroc ait encouragé ses décideurs à durcir leurs positions sur les questions régionales et à affronter des partenaires clés. Cependant, l’approche du royaume n’est pas imprévue. Comme il l’a fait au cours de la dernière décennie, l’État mène une politique étrangère stratégique et indépendante, visant à renforcer sa position aux niveaux international et régional grâce à de nouveaux partenariats, ainsi qu’à travers une coopération sécuritaire et diplomatique approfondie avec les partenaires traditionnels. Il est important de noter que la base de soutien élargie et les outils de sécurité du Maroc ont modifié ses relations avec ses partenaires clés et ont orienté ses décideurs vers un rôle plus important aux niveaux régional et international.

À l’avenir, l’État continuera probablement à maintenir sa neutralité dans divers dossiers de politique étrangère, y compris dans les crises régionales. Les décideurs ayant été enhardis par les récents succès diplomatiques, il semble qu’ils seront moins enclins à céder aux pressions internationales et plus enclins à tenir bon, notamment vis-à-vis de l’Europe. Bien que l’on puisse s’attendre à ce que l’État s’efforce de maintenir des relations solides avec l’UE, cela renforcera les lignes rouges qui ne peuvent être franchies.

Les décideurs marocains continueront probablement à jouer un rôle impliqué dans le processus de paix libyen pour défendre leurs propres intérêts économiques et diplomatiques. La fréquence accrue des réunions négociées par le Maroc pour et avec les responsables libyens permettra au royaume de cultiver des liens économiques avec la Libye, notamment en termes d’énergie et de commerce. Plus précisément, ce rôle permettra à Rabat de contrôler plus facilement l’influence de l’Algérie rivale en Afrique du Nord.

Au sein de la région élargie du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, l’État s’efforcera de se présenter comme un facilitateur neutre pour renforcer le soutien international et régional et ouvrir la porte à une future coopération diplomatique et économique. De même, Rabat approfondira ses liens mutuellement bénéfiques avec l’Afrique subsaharienne, devenant ainsi un partenaire plus attractif pour la Chine et l’Europe. Sur le plan sécuritaire, il intensifiera son implication au Sahel où il exportera la sécurité et tentera de contenir les activités terroristes. Du côté de la normalisation, il est peu probable que l’État se retire de l’accord avec Israël et se présentera comme un facilitateur potentiel des conversations entre Israël et les Palestiniens.

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